Les ornements liturgiques ne sont pas de simples costumes : ils donnent une forme textile, colorée et symbolique à l’action célébrée. À Compiègne, la brodeuse Martine Aubert perpétue cet art patient, où la main, le dessin et le sens des motifs comptent autant que la brillance des fils d’or.
Martine Aubert
Brodeuse d’ornements liturgiques, Compiègne
Formée aux arts du fil et à la broderie d’or, Martine Aubert travaille depuis plusieurs années dans son atelier compiégnois. Elle réalise des ornements sur mesure et intervient aussi, avec prudence, sur des textiles religieux anciens. Sa pratique associe couchure, cannetille, paillettes et travail préparatoire sur carton.
Un métier où le décor ne vient jamais seul
Camille Aubry : Quand vous parlez de broderie liturgique, de quel métier parlez-vous exactement ?
Martine Aubert : Je parle d’un métier textile très spécialisé, à la rencontre de la broderie d’art, de l’histoire des usages religieux et de la confection. Une chasuble, une étole ou une bannière processionnaire ne se conçoivent pas comme un vêtement ordinaire. Leur coupe, leur matière, leurs signes et leurs couleurs répondent à une fonction précise. Le brodeur doit donc connaître les techniques, mais aussi comprendre ce qu’il met en scène.
Dans mon atelier, je travaille sur des chasubles, des étoles, des dalmatiques, parfois des manipules, des antependiums ou des éléments de dais. Il peut s’agir de créations, de compléments destinés à harmoniser un ensemble, ou de reprises sur des pièces plus anciennes. Le mot « ornement » peut sembler secondaire ; en réalité, il désigne un objet de service, conçu pour accompagner une célébration sans en détourner l’attention.
Camille Aubry : Quels sont les premiers choix avant de commencer à broder ?
Martine Aubert : Tout part d’un échange, puis d’un dessin préparatoire. Je réalise des cartons, c’est-à-dire des modèles à l’échelle ou presque, qui permettent de placer les motifs sur le vêtement. Le tissu intervient très tôt : soie, velours, drap d’or ou étoffe plus mate ne reçoivent pas les mêmes points ni les mêmes reliefs.
Ensuite, il y a le choix iconographique. Une croix, le monogramme IHS, des épis, des raisins ou des lys n’ont ni la même présence ni la même histoire. Les épis et les raisins renvoient volontiers au pain et au vin ; les lys évoquent souvent la pureté ou une tradition mariale. Pour saisir le cadre dans lequel ces signes prennent place, il est utile de relire [l’eucharistie : sens théologique de la présence réelle](/blog/eucharistie-sens-theologique-presence-reelle/). Mon travail n’a pas à illustrer tout un discours : il doit suggérer avec justesse.
Camille Aubry : Les couleurs constituent-elles aussi un langage ?
Martine Aubert : Oui, très nettement. Le blanc, le rouge, le vert, le violet et l’or appartiennent aux couleurs les plus visibles de ce langage. Elles créent une continuité visuelle dans l’année liturgique et imposent des contraintes concrètes. Un fil d’or ne ressortira pas de la même manière sur un velours rouge, sur une soie blanche ou sur un fond violet profond.
Le risque serait de réduire cette tradition à un code décoratif. Il faut penser la lisibilité de loin, la lumière intérieure d’une église, le mouvement du vêtement, mais également son usage répété. Une broderie très dense peut être admirable sur table et devenir pesante une fois portée. Le métier exige donc de trouver une mesure : une présence réelle du motif, sans surcharge.

La lenteur méthodique de la couchure
Camille Aubry : Votre spécialité est notamment la couchure. Comment expliquer cette technique à quelqu’un qui ne la connaît pas ?
Martine Aubert : La couchure consiste à poser un fil métallique à la surface du tissu et à le maintenir avec de petits fils de fixation. Le fil d’or ou d’argent n’est donc pas traversé continuellement par l’aiguille comme un fil de couture classique : il est couché, guidé et retenu selon le dessin. C’est une technique ancienne qui permet d’obtenir de grandes surfaces lumineuses, des contours très nets et des effets de relief.
À la couchure peuvent s’ajouter la cannetille, cette spirale métallique coupée et enfilée comme une minuscule perle, ou des paillettes. Chaque matière attrape la lumière à sa manière. Le fil lisse dessine une nappe brillante, la cannetille crée un relief plus vif, tandis que les paillettes ponctuent un motif. Il faut pourtant éviter l’effet de clinquant : l’or n’est pas là pour faire luxe à tout prix, mais pour construire une lumière.
Camille Aubry : Quelle part de votre travail reste invisible pour la personne qui regarde l’ornement achevé ?
Martine Aubert : Une très grande part. Il y a les essais de couleur, la recherche du bon fil, le transfert du dessin, l’entoilage éventuel, le montage sur métier, les vérifications de symétrie. Une erreur de quelques millimètres peut déformer une croix ou déséquilibrer un orfroi, ces bandes brodées qui structurent souvent les vêtements liturgiques.
Il faut aussi penser aux finitions : doublures, galons, passages d’angles, solidité des attaches. Les ornements sont manipulés, pliés, rangés, parfois transportés. Les pièces les plus impressionnantes sont souvent celles dont la construction paraît naturelle. C’est précisément le signe que le travail de préparation a été correctement mené.
Camille Aubry : Votre activité s’inscrit-elle dans un patrimoine local identifiable, entre Compiègne, le Beauvaisis et le Pays de Bray ?
Martine Aubert : Les églises de l’Oise conservent, à des degrés très divers, des textiles, des bannières et des parures qui racontent l’histoire des communautés. Beaucoup sont rangés dans des sacristies, parfois dans des trésors d’église, et ne sont pas toujours faciles à documenter. Dans le Beauvaisis comme dans le Pays de Bray, on découvre des objets modestes et d’autres plus ambitieux, souvent liés à des dons, à des confréries ou à des fêtes locales.
Ce regard attentif sur les édifices et leurs objets rejoint celui évoqué dans [l’entretien avec une guide bénévole du patrimoine du Bray](/blog/interview-guide-benevole-patrimoine-religieux-bray/). Avant toute intervention, il faut relever, photographier, mesurer, comparer. La broderie n’est jamais séparée de l’église qui l’a reçue, de la lumière qui l’éclaire et des mains qui l’ont conservée.
Bannières, fêtes et mémoire des communautés
Camille Aubry : Les bannières processionnaires sont-elles un travail différent d’une chasuble ?
Martine Aubert : Oui, parce qu’une bannière est conçue pour être vue en mouvement et à distance. Elle doit être lisible sur ses deux faces, supporter son poids, résister aux manipulations et conserver une certaine souplesse. La composition est plus frontale : une figure, un monogramme, une inscription ou un symbole y prennent souvent une place centrale.
Ces objets renvoient à une mémoire collective très forte. Les fêtes, les parcours, les chants, les décorations et les textiles formaient autrefois un ensemble. On retrouve cette dimension saisonnière et populaire dans [Noël en Pays de Bray : crèches et traditions picardes](/blog/noel-pays-de-bray-creches-traditions-picardes/). La bannière ne raconte pas seulement un saint ou un épisode religieux : elle raconte aussi la communauté qui l’a portée et entretenue.
Camille Aubry : La liturgie rassemble plusieurs arts. Comment la broderie trouve-t-elle sa place parmi eux ?
Martine Aubert : Elle fait partie d’un environnement plus large : architecture, sculpture, lumière, mobilier, chant, fleurs parfois, gestes et paroles. Aucun de ces éléments ne devrait chercher à prendre le dessus sur les autres. Une belle chasuble n’a de sens que dans cet ensemble, tout comme une musique bien choisie s’inscrit dans une action commune. On peut d’ailleurs consulter la place de la musique sacrée dans la liturgie chrétienne pour mesurer à quel point les arts ont, chacun, leur fonction propre.
Le textile est un art mobile : il traverse l’espace, accompagne un geste et modifie la perception des couleurs dans le chœur. Mais il doit rester à sa juste place. Il ne s’agit pas de fabriquer une pièce de musée destinée à être admirée pour elle-même, même si certaines broderies historiques atteignent un niveau artistique remarquable.

À retenir : la broderie liturgique associe une technique exigeante à un usage précis. Ses fils métalliques, ses motifs et ses couleurs ne prennent pleinement sens qu’avec le vêtement, l’édifice et l’histoire de la communauté qui les reçoit.
Créer, reprendre, conserver
Camille Aubry : Vous intervenez aussi sur des parures anciennes. Où commence la conservation, et où s’arrête la restauration ?
Martine Aubert : La première règle est de ne pas se précipiter. Un textile ancien peut être fragilisé par la lumière, la poussière, l’humidité, les plis, les insectes, ou simplement par le poids de ses propres fils métalliques. Avant de réparer, il faut établir un état des lieux : tissus usés, fils décousus, éléments manquants, déformations, traces d’interventions antérieures.
La reprise doit rester lisible et mesurée. Il ne s’agit pas de rendre artificiellement neuf un objet qui porte son âge. Dans certains cas, une consolidation discrète ou un conditionnement adapté sera plus pertinent qu’une restitution spectaculaire. Cette prudence rejoint les enjeux développés dans [l’entretien avec Hélène Roche, restauratrice d’art sacré](/blog/interview-restauratrice-art-sacre-statues-retables/), car les textiles, comme les statues ou les retables, demandent une connaissance précise de leurs matériaux et de leur histoire.
Camille Aubry : Peut-on encore commander aujourd’hui un ornement entièrement brodé à la main ?
Martine Aubert : C’est possible, mais les commandes sont rares. Le sur-mesure suppose un budget, un dialogue attentif et surtout du temps. Selon l’ampleur du décor, une pièce peut demander plusieurs centaines d’heures. Cela ne correspond pas toujours aux moyens disponibles ni au rythme contemporain, qui attend souvent un résultat immédiat.
Pourtant, cette lenteur est constitutive de l’objet. On ne peut pas demander à la main de rivaliser avec une production industrielle sur le terrain du prix ou de la rapidité. Elle apporte autre chose : une matière pensée dans le détail, une possibilité de réparation, une singularité. Des ateliers historiques, tel l’atelier Bégonia d’or de Rochefort en Belgique, rappellent l’ancienneté et la diversité de cette tradition de la broderie d’or.
L’interview en bref
- VRAI : la chasuble, l’étole et la dalmatique appartiennent aux ornements liturgiques.
- VRAI : la couchure permet de fixer des fils métalliques sur la surface d’un textile.
- FAUX : tous les ornements anciens doivent être intégralement remis à neuf.
- VRAI : les bannières processionnaires associent souvent décor textile, symbole et mémoire locale.
- FAUX : une pièce brodée sur mesure se réalise nécessairement en quelques jours.
Une transmission fragile, mais vivante
Camille Aubry : Qu’est-ce qui menace le plus aujourd’hui la transmission de votre métier ?
Martine Aubert : Le premier risque est la disparition du temps long. Apprendre la couchure, reconnaître les tissus, dessiner pour le textile, comprendre les montages et réparer sans abîmer ne s’acquiert pas en quelques semaines. Il faut observer, répéter, rater parfois, et surtout avoir accès à des pièces qui permettent de comprendre la qualité d’exécution.
Les métiers d’art rares ont besoin d’ateliers, de commandes, d’élèves et de lieux où le geste est regardé sérieusement. Les institutions jouent aussi un rôle de référence : on peut penser à les ateliers du Mobilier national, qui perpétuent les grands gestes des métiers d’art. Dans mon domaine, transmettre ne signifie pas reproduire à l’identique. Cela consiste à donner les moyens techniques et critiques de créer, conserver et décider avec discernement.
Ce qu’il faut retenir
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La broderie liturgique est un langage textile complet. Chasubles, étoles, bannières, orfrois et antependiums associent matières, couleurs et motifs dans des objets pensés pour un usage précis.
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La couchure réclame une maîtrise patiente. Poser les fils d’or ou d’argent, travailler la cannetille et préparer les dessins demandent une précision qui explique le coût et la durée des réalisations sur mesure.
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Conserver compte autant que créer. Dans les églises de l’Oise comme ailleurs, les parures anciennes méritent d’être relevées, étudiées et protégées avant toute intervention, afin que leur histoire matérielle ne disparaisse pas avec leurs fils.



